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L'indomptable Stéphane Desormiers par Joël Tripp Quand je l'ai rencontré pour la première fois, c'était dans un ring. Je m'entraînais déjà depuis plusieurs semaines au club Champion à faire des mitaines et du "shadow ". Je l'avais choisi, lui, pour mon baptême entre les câbles. Pour mon premier " sparring ", il convenait à merveille : il était si petit, si jeune… et, moi si insouciant. Quinze secondes lui suffirent pour me rappeler qu'il me valait mieux retourner à l'école. Dix ans plus tard, me voilà prêt à faire le récit de sa vie. Portrait d'un ami… Dès sa naissance, Stéphane Desormiers doit se battre avec la mort. Pour sa mère il s'agit déjà d'un exploit d'avoir rendu à terme une grossesse truffée de toutes les maladies possibles. Après un accouchement difficile, Stéphane voit le jour, mais sa jumelle refuse de sortir et n'aura jamais la chance de pousser son premier soupir. Un destin est tracé, un battant est né. Le père de Stéphane quitte en bas âge, obligeant ainsi sa mère à travailler comme une défoncée pour subvenir aux besoins financiers de ses deux jeunes garçons. Aux mains de gardiens qui n'ont que très peu d'emprise sur deux frères, Stéphane entreprend de se forger une personnalité et ce, à coup d'incendies dans les parcs de Terrebonne . Au primaire, il montre néanmoins de bonnes aptitudes pour l'école, mais il laisse l'image d'un garçon solitaire et renfermé. Il s'intéresse aux filles, mais il n'a pas le physique de l'emploi. Son enfance est marquée par la violence : à l'école, sa faible constitution en fait un souffre-douleur; à la maison, il ne trouve aucun répit, sinon dans sa chambre où il peut passer plusieurs heures. Durant l'été qui précède son entrée au secondaire, Stéphane appelle lui même la police et demande à être placé dans une famille d'accueil : il n'y fait pas long feu. Ainsi, avant la fin de l'été, il se retrouve dans un centre jeunesse à Joliette où enfin, selon son propre aveu, il peut se reposer : "Si on m'avait foutu la paix et qu'on m'avait laissé étudier en paix, j'aurais continué mon chemin sans rien demander à personne et je serais resté dans mon coin. Mais à force de me faire taper dessus, j'ai sauté une coche." Pendant son séjour au centre, un petit miracle se produit : on lui offre un des rôles principaux dans le film Aline, une production Canada-Belgique, de Carole Laganière. C'est donc en institution qu'il répète ses textes à l'aide de son éducateur. Que retient-il de cette expérience? " Avec ce rôle, ma famille a arrêté de me voir comme un simple voyou, du coup on m'a accordé beaucoup plus d'attention, j'ai donc pu sortir du centre. De plus, j'ai fait plus de dix mille dollars et j'en ai placé plusieurs milliers qui en 2007 me rapportent encore beaucoup d'intérêts. " Son parcours au secondaire est encore une fois ponctué de bagarres : il est expulsé de l'école Léopold-Gravel de Terrebonne et se retrouve désormais en classe de troubles de comportement à l'école Georges-Vanier de Laval. Toujours aussi chétif et ne bénéficiant plus de la réputation de dur à cuire de son frère, les choses vont de mal en pis pour le jeune Desormiers. Mais il met les pieds au club de boxe Champion…Enfin! À 15 ans, le 3 octobre 1994, un mois après avoir commencé son entraînement, il dispute son premier combat amateur : "Je voyais ma famille dans les estrades, tout le monde pleurait. Pour l'une des rares fois dans ma vie, je sentais qu'on était fier de moi. Ça m'a aidé à surmonter la peur que j'avais parce que j'avais juste envie de prendre mon équipement et m'enfuir." Avec l'entraîneur Sylvain Gagnon dans son coin, il aura l'occasion de tester son courage à vingt-deux occasions lors des douze mois qui suivent : " Sylvain a été un père pour moi. Je n'avais pas un sou et il lui est arrivé souvent de me payer le resto. Il venait me chercher jusqu'à Terrebonne pour que je puisse m'entraîner. La première fois qu'il m'a vu, il a dit qu'il allait faire un champion de moi, et je l'ai cru sur parole. Parce qu'il croyait en moi et qu'il mettait beaucoup d'énergie pour que je réussisse, je le remerciais en m'entraînant. Plus je m'entraînais, plus j'avais d'attention de mon entourage : pendant les trois années qui ont suivi, pas besoin de vous dire que je me suis donné à fond! " L'année 1996 marque ses premiers faits d'armes, il mérite donc une médaille de bronze à ses premiers championnats canadiens juniors. Cette même année, il gagne ses premiers Gants Dorés seniors à Sherbrooke. En parallèle, Desormiers poursuit sa carrière devant la caméra et obtient un rôle secondaire dans le film The Kid, dans lequel il incarne " Willie ", un jeune boxeur. En 1997, alors qu'il a dix-huit ans, il participe à ses premiers championnats canadiens seniors et se rend en finale contre le très expérimenté Michael Strange, qui cumulera au cours de sa carrière plus de deux-cents combats amateurs et sept championnats canadiens chez les 60 et 63,5kg. Cette légende peut également se targuer d'avoir éliminé Arturo Gatti lors des qualifications pour les Jeux Olympiques de Barcelone : " Quand j'ai affronté Strange pour la première fois, je le respectais trop, j'étais confronté à mon idole. Quelques mois avant, j'étais devant la télé à le regarder boxer aux Jeux Olympiques d'Atlanta. " Desormiers s'incline donc 10-3 et mérite la médaille d'argent. En janvier 1998, pour ses deuxièmes championnats canadiens seniors, Desormiers doit se contenter du bronze alors qu'il subit la défaite 8-3 en demi-finale encore une fois contre Strange. Stéphane est désormais un jeune homme et il ne s'en fait plus imposer : ni dans le ring, ni dans la rue. Et si sa jeunesse se caractérise par une suite de tentatives infructueuses avec les filles, sa récente majorité lui offre un tout autre parfum. Il ne va plus à l'école, il travaille dans un bar, il est beau, il est fort… mais il s'entraîne moins fort… Il se présente aux championnats canadiens de 1999 avec Russ Anber dans son coin. Stéphane boxe dorénavant chez les 67 kg et il assurerait sa qualification pour les Jeux olympiques avec une victoire en finale. Il fait le travail et cogne à la porte de son rêve en affrontant Jeremy Molitor. À la fin du combat, nul doute dans la tête de Russ, c'est dans la poche et ce, malgré les deux points enlevés pour coup bas. Le verdict est cinglant : Molitor l'emporte par la marque de 4 à 1. Adieu Sydney… Adieu Desormiers. On ne le reverra plus jamais dans un combat de boxe amateur. Sa fiche : 45 victoires contre 19 défaites. Commence alors un nouveau combat pour Stéphane. Pour chasser ses démons, il consomme de l'alcool. " Mais il ne se passait pas un jour sans que ma famille me rappelle tout ce que la boxe m'avait apporté de bon. J'avais de la misère à me regarder dans le miroir, je ne pouvais pas voir ce que j'étais devenu. Je voyais Joachim qui commençait sa carrière pro. Celui-là même avec qui j'avais livré deux combats très serrés chez les amateurs. Ça m'a fait un pincement au cœur. ". La magie d'Otis Grant ne s'expose visiblement pas seulement au bout de ses poings, car il demeure le principal artisan du retour de Desormiers : " J'étais allé encourager mon bon ami Greg Bazile quand j'ai rencontré Otis dans le vestiaire, après le combat. Il m'a regardé droit dans les yeux et m'a dit : " This is your place! " J'ai décidé de revenir à la boxe, mais cette fois-ci pour les bonnes raisons : je ne voulais plus boxer pour les autres, mais pour moi. Une semaine plus tard, j'étais au gymnase… à 200 livres! " Trois ans après avoir tourné le dos à la boxe, le Terrebonnien renoue avec la compétition en février 2003 et fait le saut chez les professionnels, avec Howard et Otis Grant dans son coin. " Une chance que j'ai réussi à mettre Saad K.-O au deuxième round, parce que je n'avais plus du tout de cardio! Je ne sais pas ce que j'aurais fait si l'arbitre n'avait pas arrêté le combat ", me confiera-t-il en riant. Son deuxième combat n'a lieu qu'en novembre sur une carte d'Interbox pendant laquelle il est confronté au Jamaïcain, Anthony Osbourne. Il impressionne suffisamment pour qu'on lui offre de remonter sur le ring un mois plus tard au centre Bell afin qu'il affronte le Floridien, Robert Stewart, lequel ne se montre pas intéressé à souffrir plus de deux rounds. Le mois suivant marque la chute d'Interbox alors que le promoteur se retrouve en situation financière précaire. Desormiers se retrouve donc sans combat pendant près d'un an. Ce n'est que le 25 octobre 2004 qu'il renoue avec l'action alors que le Groupe Yvon Michel commence à organiser des galas au casino de Montréal. Manifestement rouillé, il peine pour l'emporter sur Daniel Neal par décision majoritaire. Après deux autres combats contre Joshua et Verdell Smith, GYM lui fait signer un contrat qui le lie à l'organisation pour une période de trois ans. La suite fait beaucoup jaser : du 1er décembre 2004 au 18 juin 2005, il cumule cinq combats qui se soldent tous par des K.-O. au premier round : " J'ai l'impression d'avoir fait du surplace pendant cette période, mais, d'un autre côté, que vouliez-vous que je fasse? Je ne peux quand même pas frapper moins fort pour leur permettre de terminer le combat sur leurs deux jambes. J'ai éliminé l'opposition qu'on a bien voulu m'offrir. " Viens ensuite cette soirée du 13 juillet. On ne donne pas cher de la peau du Texan Manuel Morales, qui ne compte que deux combats à sa fiche. Desormiers s'amène dans les câbles avec la ferme intention que le combat ne dure pas plus de trois minutes. Il ne durera que 22 secondes et Stéphane restera incapable de se relever pendant un long moment au centre du ring. " J'ai changé d'adversaires à 2 ou 3 occasions pendant la semaine qui a précédé mon combat avec Morales. J'avais signé à 150 livres et j'ai tout fait pour respecter ce poids y allant même de 90 minutes de corde à danser dans mon cabanon. C'était, je m'en souviens bien, une journée de canicule, il devait faire 45 degrés à l'intérieur. J'ai appris à la pesée que mon adversaire allait être beaucoup plus pesant que prévu. Pour que la Régie accepte le combat, j'ai dû me réhydrater en quelques minutes et reprendre deux livres et demie, donc tout ce que j'avais fait dans le cabanon n'avait servi à rien. J'ai accepté le combat pour ne pas décevoir mes fans. Au moins, j'aurai appris deux choses : il ne faut jamais prendre un adversaire à la légère et il faut mieux contrôler son poids." Un écart de neuf livres, après sa réhydratation, séparait les deux pugilistes à la pesée officielle, à l'avantage de l'Américain. Ajoutez à cela une dose de confiance mal placée, un stade de déshydratation sévère (ses maux de tête ont perduré plusieurs jours) et vous obtenez l'autopsie d'un désastre. Desormiers reste inactif pour une période de cinq mois, période pendant laquelle il est victime d'une crise d'allergie aux amandes, qui lui coûte presque la vie. Les médecins lui diront que quelques minutes le séparaient de la mort. Il est hospitalisé et doit prendre une médication qui l'empêche de s'entraîner juste assez longtemps pour forcer l'annulation de son 13e combat. Le moral est au plus bas : Stéphane envisage de prendre sa retraite. Mais avec le soutien de son entourage, il reprend goût à la boxe et remonte entre les câbles contre Bradley Thompson, le 10 décembre 2005, qu'il vainc par décision unanime. Pour son 15e rendez-vous professionnel, le 26 avril 2006, il est opposé à Adam Green, un autre poulain de l'écurie GYM. Arrivé au 10e et dernier round, Desormiers tire de l'arrière par un point sur la carte des juges dans un combat intelligemment orchestré par Adam Green. " Je me souviens d'avoir entendu Marc Ramsay me dire que si je ne gagnais pas ce round pour moi, que je devais au moins le faire pour mon fils, à qui j'avais promis une ceinture. Ça m'a fouetté!" Le reste fait partie de l'histoire et constitue certainement l'un des plus beaux moments de boxe de cette année 2006. Avec une minute à faire au combat, après avoir lancé une soixantaine de coups sans riposte, l'arbitre Gerry Bolen n'a d'autre choix que d'arrêter le combat. Desormiers devient donc le champion québécois des 154 livres. Après une 15e victoire sans équivoque sur Damone Wright au stade Uniprix, voilà qu'on lui offre une grosse pointure en Sébastien " Double Trouble " Demers. Ce duel fratricide soulève les passions dès son annonce. On parle beaucoup de leurs deux affrontements chez les amateurs, remportés par Desormiers. On croit d'ailleurs qu'il est le seul Québécois qui puisse arrêter Demers à 154 livres. Toutefois, Double Trouble se présente dans le ring en forme comme jamais, lui qui montre une progression spectaculaire à ses derniers combats. Les deux premières minutes montrent un Desormiers qui domine légèrement à l'aide de son jab, le reste du combat vire au cauchemar : une droite atteint solidement Desormiers qui vacille, il se foule presque la cheville. Il est obligé de mettre un genou au sol, mais Demers assoiffé (et peut-être un peu échaudé par une conférence de presse disons riche en action) poursuit son attaque et assène deux autres coups à Stéphane alors qu'il a le genou au sol : " Quand Sébastien m'a cogné alors que j'avais le genou au sol, ça m'a fait voir un deuxième flash et qui sait ce qui serait arrivé, si j'avais été assommé pour de bon. Pendant que j'étais au sol, j'ai eu le temps de réfléchir à ça et je me suis dit que le public avait payé pour voir un combat, pas une disqualification!" La suite du combat montre un Demers incisif qui applique parfaitement le plan de match établi par Marc Seyer. La décision est unanime : les trois juges montrent des cartes identiques de 100-88. " Sébastien m'a impressionné par sa préparation pour mon combat et par les progrès qu'il montre depuis le début de sa carrière. Il n'a pas froid aux yeux : il n'a pas hésité à monter dans le ring avec moi, même s'il n'avait pas grand chose à gagner, sauf une revanche bien méritée. On n'a aucune amertume l'un envers l'autre, on a fait un bon show, un point c'est tout. On s'est vu dans le Temps des Fêtes et on a encore bien ri de notre conférence de presse (Rappelez-vous, ils en étaient venus aux poings!) Ce combat m'a montré la petite coche qui me manque dans ma préparation : à chaque fois que je plaçais un coup, Sébastien revenait encore plus fort. Le pointage de 100-88 par les 3 juges est sans équivoque, mais bon… dans plusieurs rounds, je donnais une opposition beaucoup plus intense que ce que le pointage indique. On a chacun nos chemins à suivre, lui à 160 et moi à 154. Mais je vous le confirme, je suis prêt à remonter dans le ring n'importe quand avec lui. Je lui dois deux chutes au plancher." À partir de maintenant, qu'est-ce qui attend Desormiers pour l'année 2007? D'abord, plusieurs commanditaires. Quand vous êtes impliqué dans le combat de l'année, vous montrez une excellente carte de visite. Gerry Bonneau, éditeur de Ringside et président de l'imprimerie Litho Mille-Iles, vient d'ailleurs de conclure une entente avec Stéphane, laquelle lui permettra certainement de pratiquer son sport la tête beaucoup plus tranquille. Un autre membre vient de s'ajouter dans le clan Desormiers, Jayden, né le 21 janvier. On ne peut qu'applaudir la patience de sa conjointe, Karyne Barette... Vous savez, il n'est pas facile de vivre avec un boxeur qui se fait passer K.-O. en vingt-deux secondes et qui reste plusieurs mois sans boxer. Il n'est pas toujours facile de vivre avec un Mattys énergique et un Stéphane " énergivore ", à votre neuvième mois de grossesse…Et surtout, il n'est pas toujours évident d'accueillir avec le sourire un journaliste qui parle fort, quand il monopolise votre conjoint jusqu'aux petites heures du matin et qu'il réveille votre fils de trois ans une bonne dizaine de fois et ce, à votre neuvième mois de grossesse…. Pour revenir à la boxe, le temps de quelques combats ,on devrait le voir œuvrer dans la catégorie des 154 livres : son prochain affrontement pourrait avoir lieu en août et mettre en jeu vraisemblablement la ceinture canadienne e par Sutherland. L'entraîneur-privé de Stéphane au club O'GYM de Mascouche, et ami de longue date, Jonathan Pelletier, vise actuellement à en faire un gros (mais non grand!) 154, en travaillant de façon particulière la musculation des jambes et du dos. Pour la scène internationale, Stéphane reviendrait ensuite dans la catégorie des 147 livres, un poids qui convient mieux à ses 5 pieds et 8 pouces. En guise de conclusion, bien que tu aies mis fin à ma carrière amateur…c'est toi qui paradoxalement m'as donné le goût à la boxe. Ton nom m'a permis de devenir photographe et journaliste. Ma plume me permet enfin de te remercier aujourd'hui. Tes combats te ressemblent. Contre Green, tu as triomphé après des moments difficiles; contre Demers, tu as montré ta nature indomptable. Dans ma tête, nul besoin d'avoir une ceinture pour être champion. Tes victoires contre l'alcool, la violence, le rejet et l'abandon font déjà de toi un homme d'exception.
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